Des gens et des histoires

Le style San Francisco

San Francisco, avec sa forte tradition artistique, est étroitement associée à toute l'histoire du jazz. Des musiciens de La Nouvelle Orléans y ont joué avant même les années 1920 (notamment Jelly Roll Morton dès 1917) et y ont propagé leur musique. Mais c'est surtout à la fin des années 1930 que la contribution de SF fut déterminante. A cette époque, des musiciens californiens désireux de rompre avec le style des grands orchestres swing qui dominait alors se réunirent dans une taverne, le BIG BEAR, où ils tentèrent de ressusciter le jazz Nouvelle Orléans. Le plus en vue d'entre eux, le cornettiste/trompettiste Lu Watters (1911-1989) concrétisa ce projet en créant en 1940 le YERBA BUENA JAZZBAND qui comprenait : Lu Watters, Bob Scobey (tp), Turk Murphy (tb), Ellis Horne ou Bob Helm (cl), Wally Rose (p), Harry Mordecai ou Russ Bennet ou Clancy Hayes (bjo), Squire Girsback ou Dick Lammi (tba) et Bill Dart (drums). L'originalité de l'ensemble consistait en l'instrumentation : deux cornets ou trompettes comme dans le Creole Band de King Oliver, tuba et banjo, instruments qui n'étaient plus guère utilisés en jazz depuis la fin des années 20 mais aussi dans le choix des thèmes (répertoire de KIng Oliver, de Jelly Roll Morton, des Hot Five et Hot Seven de Louis Armstrong, etc.), ainsi que  l'attention portée aux différents éléments des morceaux comme  les verses (couplets) que le middle jazz des années 30 avait eu tendance à oublier, modulations, "breaks" etc.. Et tout cela en privilégiant l'improvisation collective comme aux premiers temps du jazz. Individuellement, les musiciens du YERBA BUENA s'inspiraient de Oliver/ Armstrong, Johnny Dodds, Kid Ory, etc. Ce retour aux sources créa un grand intérêt dans la communauté musicale de SF. L'orchestre s'installa au Dawn Club où il connut un succès phénoménal en jouant pour la danse jusqu'en 1942 moment où les musiciens furent appelés au service militaire. L'orchestre fut reconstitué en 1945 et joua jusqu'en 1950 avec quelques changements de personnel et créa de nombreux émules aux Etats Unis mais aussi ailleurs dans le monde (cf. Graeme Bell en Australie). Lu Watters se retira de la musique en 1950. Ce fut alors Turk Murphy (1915-1987) qui reprit le flambeau.

 

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Stanley OVERBROOK,

auteur de AIN'T THEY SYNCOPATIN' !

1997 BAKER PRESS AUCKLAND

 

Traduction d'André Berthelot

Première partie

Le style San Francisco

C'est alors Turk MURPHY (1915-1987) qui reprit le flambeau. Si Lu WATTERS avait bien été le "patron" de l'aventure musicale du YERBA BUENA, la contribution de MURPHY au son, à l'impact et à la couleur de l'orchestre avait été essentielle. TURK fonda sa propre formation en 1949 et devint le porte-drapeau du style traditionnel (c'est à lui que l'on doit ce terme) aux Etats-Unis avec un succès considérable pendant près de quarante ans.

 

2) Le style San-Francisco en France.

 

Le style San-Francisco fut illustré en France par le WATERGATE 7+1, créé en 1974 à l'instigation du tubiste Michel MARCHETEAU. L'orchestre, qui joua jusqu'en 2000, se composait de Michel PESLIER et Marc RICHARD ou Marcel BORNSTEIN ou "Kiki" DESPLATS (cornets ou trompettes), Daniel BARDA (trombone), Georges BILLECARD ou Marc RICHARD (clarinette), Claude LEFORT ou Christian AZZI (piano), Michel MARCHETEAU (tuba), Alain MARCHETEAU (banjo), Teddy HOCQUEMILLER ou François COTIN (drums). Le W7+1 se produisit pendant plusieurs années au PETIT JOURNAL SAINT MICHEL pour une prestation hebdomadaire et participa à de nombreux festivals nationaux et internationaux (Breda, Marciac, Edinbourg, Sacramento, en 1981, 82 et 83 pour ce dernier). Six CD (sur JAZZTRADE) enregistrés en live pour la plupart, témoignent de la vitalité de cet orchestre aujourd’hui qualifié de "mythique" par des revues de jazz. En 2006, d'anciens membres du W7+1 décidèrent de reprendre l'aventure en s'adjoignant le tromboniste Jean-Marc TERNOIS, le batteur Francis QUETIER et les trompettistes Jean-Pierre RIO (qui avait déjà fait des remplacements dans le W7+1) et Benoit MARCHETEAU. Cet excellent groupe se produisit jusqu'en 2010 et enregistra quelques morceaux pour Jazz Trade.

 

Aujourd'hui, cinq musiciens chevronnés, après avoir illustré au cours de leurs longues carrières la musique des King OLIVER, Louis ARMSTRONG, Sidney BECHET, Jelly Roll MORTON et autre Clarence WILLIAMS (notamment au sein du VIEIL ORLEANS ORCHESTRA de Georges BILLECARD avec lequel ils ont enregistré un superbe TRIBUTE TO KING OLIVER) ont décidé de revisiter l'univers musical de Turk MURPHY et de donner leur interprétation personnelle de son répertoire et de ses compositions. Sous l'impulsion du tromboniste Jean-Marc TERNOIS s'est ainsi créé le SAN FRANCISCO JAZZ BAND …FROM PARIS (France) qui comprend  Jean-Marc TERNOIS (tb), Jean-Pierre RIO (tp), Georges BILLECARD (cl), Michel MARCHETEAU (tba), Sandrik  de DAVRICHEWY (bjo) auxquels est venu s'ajouter le remarquable pianiste Pierre CASENAVE. Cet orchestre est le seul en France et à ma connaissance en Europe entièrement dédié au style de Turk MURPHY en ressuscitant avec un tel bonheur la musique de SAN FRANCISCO. On peut l'entendre au PETIT JOURNAL SAINT MICHEL où il est régulièrement programmé.

 

Stanley OVERBROOK

Auteur de AIN'T THEY SYNCOPATIN', Baker Press,Auckland 1997

Traduit par André Berthelot

... deuxième partie

Claude

La première fois que j'ai vu Claude, ça devait être aux alentours de 1968, il jouait dans un gala étudiant à Reims. Il y avait Yannick, Roland, Pierre, Zappa et Robert, je crois. J'entendais enfin en vrai la musique qui me faisait rêver.

Bien longtemps après, Jacques Boulan m'a fait faire le boeuf avec Claude au Slow-Club, Zappa voulait un peu lever le pied. Moi, à cette époque-là (c'était en 1980, je crois) je jouais avec Jacky Caroff, dans l'équipe avec William, Loulou, Dan, Claude-Alain, toute la vieille bande.

Et me voilà à jouer au Slow-Club, plus que de raison avec Claude et l'orchestre. J'avais l'impression de jouer dans les disques. Je travaillais dans la journée et jouais le soir, aussi Claude qui donnait des surnoms à tout le monde m'a appelé "la santé". Ce nom, je l'entends encore par moments.

Avec Claude, j'ai passé des moments merveilleux à la fois avec le musicien et aussi avec l'homme un peu bourru mais tellement attachant. Les concerts en Belgique, la première partie d'Ella Fitzgerald à Antibes ...

Je n'arrive pas à penser à lui au passé et puis, quand je croise Eric, j'ai l'impression d'être avec lui au présent.

Avec toutes mes pensées pour Annie

jm

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Turk

La musique de Turk est celle d'un poète-camionneur roulant des mécaniques au bord de désespoirs abyssaux se raccrochant au sourire d'une femme accoudée à un bar ou à l'applaudissement d'un public complice. 

Ecoutez les contrechants du trombone, laissez aller la larme qui coule sur votre joue avec Something for Annie et tapez du pied le coeur léger sur At A Georgia Camp Meeting et vous aurez un petit aperçu de l'héritage laissé par ce gentil géant du jazz qui a su, comme Claude LUTER, attraper au vol cette musique née avec le XXè siècle au moment où elle allait retomber. 

Jouer la musique de Turk est une entreprise à la fois simple et complexe. Simple en apparence seulement car  sous ses abords frustres elle montre, pour qui sait  l'écouter, de subtils détours harmoniques  inexplorés jusqu'alors. 

Quand on s'attarde sur ce qui la fait sonner comme nulle autre dans ce style on découvre son secret : choisir les quelques bonnes notes à poser au bon moment, notes qu'il faut ensuite tenir jusqu'à ce que l'alchimie de l'harmonie  opère.  C'est simple mais rare. 

Turk, tu nous en fais baver, mais quel bonheur quand, de temps en temps,  on a l'impression de sonner comme tu l'aurais fait avec ton orchestre chez Mac GOON  ou au RATHSKELLAR.

  

jm

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Jacky

J'ai l'impression d'avoir toujours joué avec Jacky et avec toujours autant de plaisir.

Je crois que le début a été avec les "Strapontins", orchestre de fumeurs de Havane, à commencer par les trompettistes, Francis Boutin et Jean-Claude Naude. Jacky à la clarinette, Yann Scheffer, le bon docteur Spiecher comme l'appelait Francis, Jean Lamy, le seul musicien à jouer avec un walkman sur les oreilles et Gérard Boyaval qui essayait de mettre tout ce petit monde sur un même tempo : le sien.Hélas la majorité de ces givrés nous a quittés, je leur garde un grand coin de ma mémoire, ils m'ont musicalement construit.

En 1980 naissent "Jacky Caroff and the Old Finest Stompers" et ensuite le "Jacques Caroff Jazz Band", avec son affiche dessinée par Francis, qui avait inventé "Europe 1, c'est naturel !". Plusieurs trompettistes ont mené cet orchestre Louis Henry, Claude Milcent et Georges Dersy, depuis des lustres, Jacky et moi inamovibles ainsi que Dan Maitre à la contrebasse. William Conquy au piano pendant une éternité à la fin de laquelle Micha Chrichton a repris le flambeau.  La batterie a eu plusieurs maitres : Claude-Alain Duparquet, Alain Delpuech, and, for years, Lionel Béché.

 

J'ai lâchement quitté l'orchestre il y a quelques années, Philippe Gibra y tient désormais le trombone et je croise Jacky occasionnellement et on joue comme au premier jour.

 

Good Lord, faites que cela dure.

jm

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